La petite Heidi de Johanna Spiry
Une orpheline de seize ans vivant dans l’univers préservé et rude de la haute-montagne avec son sauvage grand-père doit apprendre à se frotter au monde « destructeur » de la ville. L’adolescente connaitra ses premiers émois.
Elle pourrait très bien s’appeler Myriam, être métisse, utiliser son portable pour envoyer des SMS, jouer dès seize ans les Franz Weber se battant contre des méchants capitalistes promoteurs.

Préparation d’une scène de tournage à Fribourg
Astuce : on l’appellera Heidi pour bénéficier du mythe helvétique mondialement connu, y compris par une animation japonaise parmi bien d’autres. Mais que reste-t-il de l’univers initial de Johanna Spiry ? Est-ce une bonne question ? D’abord, continue-t-on de lire l’original ? Des souvenirs précis d’une lecture parfois même très lointaine subsistent-ils? Les puristes protesteront. La haute montagne et son chalet restent beaux même si l’alpe grisonne est savoyarde. Le ville des tentations est désormais bilingue, puisque la partie urbaine se déroule à Fribourg. Le grand-père a rajeuni. Au diable les puristes ! L’adaptation d’un mythe est un champ de liberté. Une seule chose doit être interdite : la médiocrité ! Cette nouvelle version d’Heidi n’est pas médiocre.
Assez imposante co-production
Heidi est une assez imposante co-production de vingt-six fois vingt-cinq minutes entre France 2 et la TSR, un peu plus de dix heures, pour sept millions de francs suisses, la France financièrement majoritaire. La minute vaut donc environ dix mille francs, montant confortable pour ce genre de production. Une centaine de jours de tournage, cela fait entre six et sept minutes utiles chaque jour, un peu en dessous des normes, mais nettement plus qu’au cinéma où un film moyen apporte deux minutes utiles en moyenne chaque jour.
Au niveau de la création, le poids de la Suisse romande est plus grand que son poids financier. Les paysages urbains sont suisses, les montagnards français. Dix noms apparaissent dans la fiche artistique : quatre suisses et six français. Le chef opérateur est suisse, l’ingénieur du son comme le responsable de la décoration sont français. Pierre-Antoine Hiroz, réalisateur des treize premiers épisodes est suisse comme Anne Deluz qui signe les treize autres.

Anne Deluz, réalisatrice
A l’origine, la France voulait faire une série destinée aux jeunes, la TSR s’adresser à tous les publics. Les Suisses ont su convaincre leurs partenaires. L’écriture a été reprise dans le sens du « tous publics ». Une série destinée aux ados l’après-midi est devenue série d’ouverture de premier rideau.
Nombreuses et honorables qualités
Les images, surtout celles de montagnes, sont belles. Bon usage a été fait de l’hélicoptère pour favoriser le dépaysement de la haute montagne parfois plus hostile qu’amicale. Dans l’ensemble, les interprètes sont crédibles et assez décontractés même si les dialogues frôlent parfois l’esprit du cliché. Le rythme du montage est bon, la sonorisation correcte, avec quelques phases où la musique se fait descriptive.

Pierre-Antoine Hiroz le réalisateur et Carlos Léal (Bernard)
Voit-on une différence entre les deux séries de réalisations ? Hiroz a tiré bon parti de son hélicoptère et de son passé de cinéaste de la haute montagne. A première vue, il ne semble pas y avoir de grandes différences entre les deux metteurs en scène. Quand on doit tourner sept minutes par jour, le temps manque pour fignoler un plan ou introduire un regard personnel.
Sur la TSR, alors que ce lignes sont écrites, il y a encore vingt-trois épisodes à découvrir. On aura donc l’occasion de s’intéresser de plus près à la forme de la série, aux personnages et à leurs relations. On ne sait pas si Heidi résistera à l’épreuve du temps sans subir son usure.
Où se situe Heidi dans l’univers des séries ?
Sur le petit écran des chaînes généralistes, la fiction conserve une place importante. Mais ces dernières années, peu à peu, le cinéma est remplacé par les séries souvent de longue durée, saison après saison. Avec ses vingt-six fois vingt-cinq minutes, Heidi est une série d’une saison de durée moyenne.
L’univers des séries est vaste. Il faut s’en tenir à certains critères si l’on veut pouvoir comparer les uns aux autres ou expliquer pourquoi il est impossible de le faire.

Préparation d’une prise de son
L’un des critères pourrait être l’investissement, en francs. Plus le coût à la minute est élevé, meilleur devrait être le résultat. Un autre critère tient à la diffusion. La proposer en fin de journée ou en ouverture de premier rideau (en gros avant le téléjournal du soir qui reste un peu partout l’émission la plus suivie) ou la placer en premier rideau ( juste après le TJ), ce n’est pas, et de loin, la même chose que de la cacher en fin de soirée avec un logo de mise en garde. Aux heures de grande écoute, il faut plaire au plus grand monde possible ; le meilleur moyen d’y parvenir, c’est de flatter le spectateur, à tout le moins de pas le heurter ! On peut prendre beaucoup plus de risques pour une diffusion tardive. Une chaîne à péage n’est en général pas obsédée par l’audimat.
L’investissement pour Heidi est tout de même assez élevé. Son passage sur la TSR ouvre le premier rideau d’un soir délicat à gérer, le samedi. Donc, pas de provocation dans la série qui doit obtenir un large consensus, atteint sans démagogie.
La pouvoir de décision, de nos jours, dans une chaîne généraliste, plus peut-être chez les commerciales que le service public, appartient aux programmateurs l’œil fixé sur l’audimat qui est lié au rendement de la publicité. Un programmateur n’aime pas les provocateurs. Heidi s’inscrit dans les produits qui doivent être « sages ».
L’évolution des séries à la TSR
Heidi, c’est un peu mieux que Marilou qui était mieux que Les pique-meurons qui était peut-être un peu mieux que Bigoudi. A mettre hors-concours pour cause de presque totale nullité, le récent La tribu ! Mais Heidi est une co-production avec la France ; ce n’est donc pas du pur sucre TSR. Le prochain « pur sucre » sera un produit de l’équipe de Yaka productions qui devrait être meilleur que Marilou. Juste ceci en passant : la bande de Yaka, Mermet, Monney et d’autres, c’est celle, il y a vingt ans, qui pétillait dans Etoiles à matelas, A poil les huitres, Carabine et autres Carabine FM. Une verve perdue aujourd’hui !
Plus belle la vie, sur France 3, en ouverture chaque jour de la semaine du premier rideau, cela fonctionne tout de même avec plus de vivacité et de diversité que Heidi. Mais ose-t-on les comparer ?

Elodie Bollée et Cindy Santos
Les grandes séries « pointues »
Et puis, depuis quelques années, les grandes séries américaines se sont mises à enrichir l’audiovisuel mondial, qui recouvre la télévision et le cinéma. Il suffit d’énumérer quelques titres pour se faire comprendre, placés dans un ordre personnel décroissant de préférences : Deadwood, ReGeneris, Nip/Tuck, Les sopranos, Dr House, Six feet under, Prison break, Sex and the city, 24 heures chrono, Lost, Desparate housewives, Les experts, The L. Word, pour ne citer que quelques récentes américaines. En tenant compte du passé, on peut ajouter Twin Peaks, Dream one. En s’orientant vers l’Europe d’aujourd’hui ou d’hier, voici Jeux de pouvoir, Kameloot, Le dernier témoin, Pépé Carvahlo, Les shadocks, etc.
La TSR, chaîne généraliste consensuelle dans la fiction, aura-t-elle un jour comme ambition de s’inscrire dans la liste ci-dessus. Il se pourrait qu’elle ne rêve que de faire un peu mieux qu’Heidi ce qui est déjà bien, faute d’avoir l’ambition de faire autrement !
FYLY