Deux films du Festival de Cannes s’approprient les grandes figures du fascisme. « Vincere » de l’Italien Marco Bellocchio éclaire le parcours du Duce. « Inglourious Basterds » de l’Américain Quentin Tarantino brûle la caricature du Führer.
A mesure que s’éloigne la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, comment maintenir auprès des générations d’après la Shoah la conscience aiguë de ce que fut le fascisme ? Comment saisir sa nature profonde, sans la caricaturer ? Comment aider à comprendre l’attrait qu’il exerça sur les masses ? Le cinéma possède ce pouvoir démesuré et ambigu de proposer des représentations qui marquent les esprits. Chaque film renforce ou modifie des codes, des perceptions. « Vincere » et « Inglourious Basterds » sont aux antipodes dans leurs ambitions et dans les effets qu’ils cherchent à susciter. Il vaut la peine de les comparer sur deux points qu’ils ont en commun.
L’IMPORTANCE DE LA PAROLE - « Nous étranglerons le dernier roi avec les tripes du dernier pape », rugit le jeune Benito Mussolini dans le film de Marco Bellocchio. C’est pourtant le même homme qui, quinze ans après ses provocations socialistes, signera les accords du Latran (fondant la légitimité de l’Etat du Vatican). Violence d’une formule initiale destinée à frapper les esprits et à se démarquer de la masse des timorés. Violence d’un reniement qui en dit long sur la capacité à nouer des alliances opportunistes. Chez Quentin Tarantino, la langue prêtée aux nazis est aussi celle du caméléon.

L’ahurissant colonel Landa (la révélation Christoph Waltz, en photo) passe aisément du français, à l’anglais, de l’allemand à l’italien, sans accent. Elle consacre l’emprise que peut exercer la parole, jusqu’à l’envoûtement. Ce jeu avec la langue qui produit des effets comiques est égocentrique chez l’Américain. Il est sèchement révélateur d’un fait historique chez l’Italien. De même, quand il s’agit de donner la parole aux dictateurs, Bellocchio et Tarantino divergent : le premier donne à voir les discours du vrai Mussolini en images d’archives, inquiétant dans sa mégalomanie délirante. Le second fait éructer un acteur qui « joue » Hitler, rassurant dans sa conformité à la caricature.
LES IMAGES ET LA PROPAGANDE - A l’heure où la télévision n’existait pas, les fascistes ont su impressionner les foules par des images de propagande. Dans « Vincere », des actualités d’archives exaltent des femmes italiennes en train d’allaiter. Le contre-champ du film montre l’envers de cette sollicitude : Mussolini renie sa première femme et son enfant, qui finiront à l’asile puis à la fosse commune. Les images sont là pour nous dérouter de la réalité et pour nous perdre, rappelle Bellocchio. « Inglourious Basterds » fait l’inverse : en filmant les préparatifs d’un attentat projeté lors d’une avant-première cinématographique avec le gratin nazi (Führer compris), Tarantino met en scène un drôle de suspense, où le cinéma aurait le pouvoir de sauver le monde. Il démontre tout au plus que quelques juifs ont pris leur revanche après coup grâce au cinéma. Mais que valent les millions qu’engrangera le producteur Harvey Weinstein, en regard des six millions de juifs exterminés par la démence fasciste ?

Quentin Tarantino, sur le tournage d’ “Inglourious Basterds”