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Mussolini et Hitler, dans le miroir du cinéma contemporain

Vendredi, mai 22nd, 2009

Deux films du Festival de Cannes s’approprient les grandes figures du fascisme. « Vincere » de l’Italien Marco Bellocchio éclaire le parcours du Duce. « Inglourious Basterds » de l’Américain Quentin Tarantino brûle la caricature du Führer.

A mesure que s’éloigne la tragédie de la Seconde Guerre mondiale, comment maintenir auprès des générations d’après la Shoah la conscience aiguë de ce que fut le fascisme ? Comment saisir sa nature profonde, sans la caricaturer ? Comment aider à comprendre l’attrait qu’il exerça sur les masses ? Le cinéma possède ce pouvoir démesuré et ambigu de proposer des représentations qui marquent les esprits. Chaque film renforce ou modifie des codes, des perceptions. « Vincere » et « Inglourious Basterds » sont aux antipodes dans leurs ambitions et dans les effets qu’ils cherchent à susciter. Il vaut la peine de les comparer sur deux points qu’ils ont en commun.

L’IMPORTANCE DE LA PAROLE - « Nous étranglerons le dernier roi avec les tripes du dernier pape », rugit le jeune Benito Mussolini dans le film de Marco Bellocchio. C’est pourtant le même homme qui, quinze ans après ses provocations socialistes, signera les accords du Latran (fondant la légitimité de l’Etat du Vatican). Violence d’une formule initiale destinée à frapper les esprits et à se démarquer de la masse des timorés. Violence d’un reniement qui en dit long sur la capacité à nouer des alliances opportunistes. Chez Quentin Tarantino, la langue prêtée aux nazis est aussi celle du caméléon.

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 L’ahurissant colonel Landa (la révélation Christoph Waltz, en photo) passe aisément du français, à l’anglais, de l’allemand à l’italien, sans accent. Elle consacre l’emprise que peut exercer la parole, jusqu’à l’envoûtement. Ce jeu avec la langue qui produit des effets comiques est égocentrique chez l’Américain. Il est sèchement révélateur d’un fait historique chez l’Italien. De même, quand il s’agit de donner la parole aux dictateurs, Bellocchio et Tarantino divergent : le premier donne à voir les discours du vrai Mussolini en images d’archives, inquiétant dans sa mégalomanie délirante. Le second fait éructer un acteur qui « joue » Hitler, rassurant dans sa conformité à la caricature.

LES IMAGES ET LA PROPAGANDE - A l’heure où la télévision n’existait pas, les fascistes ont su impressionner les foules par des images de propagande. Dans « Vincere », des actualités d’archives exaltent des femmes italiennes en train d’allaiter. Le contre-champ du film montre l’envers de cette sollicitude : Mussolini renie sa première femme et son enfant, qui finiront à l’asile puis à la fosse commune. Les images sont là pour nous dérouter de la réalité et pour nous perdre, rappelle Bellocchio. « Inglourious Basterds » fait l’inverse : en filmant les préparatifs d’un attentat projeté lors d’une avant-première cinématographique avec le gratin nazi (Führer compris), Tarantino met en scène un drôle de suspense, où le cinéma aurait le pouvoir de sauver le monde. Il démontre tout au plus que quelques juifs ont pris leur revanche après coup grâce au cinéma. Mais que valent les millions qu’engrangera le producteur Harvey Weinstein, en regard des six millions de juifs exterminés par la démence fasciste ?

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Quentin Tarantino, sur le tournage d’ “Inglourious Basterds”

Pedro Almodovar, ou l’art de livrer des films bien montés

Mercredi, mai 20th, 2009

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Avec « Etreintes brisées », le réalisateur espagnol Pedro Almodovar réussit un film flamboyant et fluide. Une oeuvre travaillée par la hantise de la perte de l’amour et du contrôle sur sa création. Volubile et généreux, il livrait hier à Cannes son credo.

MES ACTEURS - « Plus les situations sont excessives ou délirantes dans mes films, plus il est nécessaire que les acteurs les jouent de manière vraisemblable. Même si la situation frôle le ridicule, je réclame un jeu aussi naturaliste et réaliste que possible».

MON IMAGE CLE -  Dans « Etreintes brisées », les mains d’un réalisateur devenu aveugle caressent, sur un poste de télévision, la vidéo presque illisible d’un baiser réel, échangé par lui avec l’amour de sa vie…« J’avais cette image en tête dès le premier jet du scénario et c’est pour inclure cette image que j’ai voulu faire le film. La vidéo est très sombre, car tournée de nuit à travers un pare-brise.. Avec le zoom en plus, les visages devenaient flous, diffus. Mes techniciens n’étaient pas satisfaits. Moi au contraire, j’ai demandé à forcer encore le zoom. L’image pixélisée devenait fascinante sur la surface de l’écran TV ».

LES FEMMES ET MOI - « Dans « Etreintes brisées », il y a quasiment la parité, mais il est vrai qu’on trouve davantage de personnages féminins dans mes films. Des femmes fortes, qui luttent et sont quasiment invincibles. Les hommes de mes films sont plus faibles, hermétiques, avec un côté sombre. Comme beaucoup d’enfants de la génération des années cinquante, j’ai vécu entouré de femmes de La Mancha jusqu’à l’âge de huit ans. Ma mère m’emmenait partout avec elle. Ou alors elle me plaçait chez ses copines ou dans le patio. J’étais spectateur de cette vie familiale entièrement régentée par la femmes, donc observateur d’une foule de situations que j’ai pu utiliser dans mes films. Notre pays a été marqué par cette génération de l’après-guerre. C’est grâce à ces femmes fortes qu’il a survécu et que les garçons nés dans les années septante ont eu 4 centimètres de plus que ceux nés 20 ans plus tôt. Je parle de la taille, bien sûr… Le problème, quand j’essaie de penser à des personnages masculins, c’est que ce sont des figures terribles qui me viennent à l’esprit.»

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MA COMEDIE - « Il était très agréable d’adresser ici un clin d’œil à « Femmes au bord de la crise de nerfs », à cette époque où il avait davantage d’humour dans mes films. Je me suis tellement pris au jeu qu’il y aura une quinzaine de minutes à voir dans les bonus du DVD à venir. « Femmes au bord de la crise de nerfs » va connaître deux adaptations aux Etats-Unis : une série télé écrite par la scénariste de « Grey’s Anatomy » et une comédie musicale à Broadway, dont j’irai voir les premières répétitions en juin. »

MON PAYS - « A la fin des années 70, les Espagnols ont délibérément choisi d’oublier le passé. C’était la condition nécessaire pour se doter d’une nouvelle Constitution et se tourner vers l’avenir. Nous vivons en démocratie depuis 30 ans. Cette démocratie est adulte et il serait indispensable de se souvenir du passé. J’aimerais que notre loi sur la mémoire historique soit appliquée avec plus de force et de rigueur, comme les socialistes l’avaient promis durant leur campagne. Arrive un moment où il est impossible de renoncer aux souvenirs du passé. Il faut l’affronter, avec ses fantômes, pour éviter que ceux-ci infligent une blessure qui ne se guérira jamais. C’est ce que parvient à faire mon personnage d’ « Etreintes brisées », qui renonce au pseudonyme qu’il a utilisé pendant 14 ans. Heureusement, les films et les négatifs ont plus de longévité que leurs auteurs. Ils nous survivront ».

MA CONCLUSION - « La dernière réplique dit : « Les films, il faut les terminer, même à l’aveuglette ». Je suis intimement convaincu que le cinéma perfectionne la vie. Quelles que soient les tribulations par lesquelles on passe dans la vie réelle, au cinéma, tout peut s’arranger. Il faut simplement éviter que quelqu’un s’interpose dans le processus de fabrication. Le réalisateur doit terminer son film même s’il est en chaise roulante, sous cathéter ou tente à oxygène (comme John Huston sur le tournage des « Gens de Dublin »). Et au montage, un film doit être respecté dans son intégrité, comme l’a imaginé son auteur ».

MA PALME D’OR - « Je vais quitter Cannes vendredi pour ne pas donner l’impression que j’attends ce prix. Mais je suis prêt à revenir dimanche (rires) pour recevoir le prix du meilleur acteur ou du metteur en scène… »

Johnny Hallyday, un corps de cinéma fondu au noir

Lundi, mai 18th, 2009

Comment transformer Johnny Hallyday en acteur de cinéma ? Le réalisateur de Hong-Kong Johnnie To a trouvé une recette en cinq étapes pour le film noir « Vengeance », montré hier en compétition à Cannes.

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CORPS ETRANGER - « Je suis complètement étranger ici », lance Johnny dans « Vengeance ». Qui connaît le chanteur à Macao et à Hongkong ? Personne. « J’étais perdu dans des villes où personne ne parle le français. Ca tombait bien, parce que mon personnage l’est aussi », confie l’acteur. Rien de tel qu’un bain d’inconnu pour faire oublier le Hallyday circus, les potins de la rubrique « people », Gstaad et la tournée d’adieux.

DOUBLER DELON - Le film devait à l’origine se faire avec Alain Delon qui a refusé. Sans doute pour un petit détail de scénario : le héros de « Vengeance » était atteint de la maladie d’Alzheimer… Le script a évolué vers une version plus noble : le personnage perd la mémoire a cause d’une balle fichée dans son cerveau. Belle idée de cinéma que de travailler la notion de vengeance, avec un homme qui en a oublié les raisons ! Johnny n’est pas convoqué pour donner de l’épaisseur à un personnage. Il accepte de se dissoudre sous nos yeux, avec son air triste et revenu de tout. Un choix plutôt courageux.  

 LE SOLITAIRE -  Johnny, le plus solitaire des gens très entourés ? La formule ne dérange pas le principal intéressé : « J’ai traîné toute ma vie l’absence d’un père. Et forcément, on se sert de son vécu pour jouer ce qu’on doit ». La solitude, il l’éprouve aussi face aux scénarios souvent indignes qu’on lui propose. Est-il possible qu’il puisse un jour s’affranchir du statut de chanteur et de vedette exploitée pour son statut ? Il est bien tard, mais qui sait ?

 UNE ICÔNE DE FILM NOIR - Dans « Vengeance », Johnny s’appelle Costello, tout comme Delon dans « Le Samouraï » de Jean-Pierre Melville. Il porte aussi un chapeau et un imperméable noir. Et il parle peu. Les personnages s’expriment le plus souvent en deux ou trois mots dans « Vengeance », rarement plus de cinq. Un choix qui a ravi Johnny : « Du temps où je tournais « Détective », Godard venait chaque matin avec deux pages de texte à apprendre pour midi. Ici, j’ai eu droit à un scénario complet, contrairement à la plupart des autres acteurs. Avoir à communiquer avec un réalisateur chinois n’était pas si difficile que ça : il fallait juste être au bon endroit au moment où l’on faisait les scènes. Johnnie To est précis au millimètre».

 DILATER LE TEMPS - L’auteur de « Retiens la nuit » a passé sa vie à ça : dilater le temps. Rester « l’idole des jeunes » jusqu’aux 65 ans qu’il affiche aujourd’hui. Le Johnny 2009 de « Vengeance » et bi-face : dans des ralentis d’anthologie (comme chez Sergio Leone), il est en effet ce trompe-la-mort qui défie le temps. Mais sur une plage au petit matin, il est aussi le papy gâteux qui déjeune avec une ribambelle de bambins. « Un moment de tendresse qui était nécessaire au film », confie-t-il dans un sourire. Surarmé dans le film, désarmant au naturel.

Jane Campion, une comète

Vendredi, mai 15th, 2009

A Cannes, elle présente « Bright Star ». La cinéaste Jane Campion a pourtant tout d’une comète. Portrait.

 campionSe souvenir qu’elle vient des antipodes. Bien avant le cinéaste du « Seigneur des anneaux », Peter Jackson, Jane Campion a fait exister la Nouvelle-Zélande dans l’univers macho du cinéma. Il l’était à son apparition 1986, il l’est resté : sur vingt films en concours à Cannes, seuls trois sont dirigés par des femmes.

Fille d’artistes de théâtre, Jane Campion s’est d’abord formée à la peinture. Elle s’impose comme une éblouissante cinéaste de la sensation avec ses trois premiers courts-métrages. Palme d’or du genre, « Peel » reste pour beaucoup ce qu’elle a fait de meilleur, à partir de presque rien : un voyage énervé en voiture, un père qui râle contre le pelures d’orange lâchées par son gosse depuis la fenêtre…

Passée au long avec « Sweetie », Jane Campion s’impose un défi maximal : montrer la beauté d’une laide, obèse, infantile et chieuse. La moitié de Cannes hurle au voyeurisme. Mais le pari est gagné : la Néo-Zélandaise montre la difficulté à exister en tant que femme. A s’affirmer, à faire respecter ses désirs. Elle fraye avec celles qui ont côtoyé l’asile pour y parvenir, comme la romancière Janet Frame d’« Un ange à ma table ».

Peu le savent mais « La Leçon de piano » marque en 1993 un point de rupture : Jane gagne une Palme d’or à Cannes (la première jamais décernée à une femme), mais perd l’enfant qu’elle portait à son terme. Elle donnera naissance trois ans plus tard à sa seule fille, Alice.

« Bright Star », son nouveau film, démarre en 1818. Mais la réalisatrice montre que rien n’a vraiment changé. Dès l’ouverture, Fanny Brawne doit tenir tête à la muflerie des hommes. Montrer qu’elle sera capable de s’intéresser à autre chose qu’à la mode. A la poésie de son voisin John Keats, qui sait ?

Par affinité ou par contrainte des producteurs, Jane Campion revient au romantisme. Elle pointe notre formidable propension à créer autour de nous un cocon de restrictions. Comme personne, elle sait traduire dans un plan l’épanouissement amoureux : l’héroïne d’ «Un Ange à ma table » nageait nue dans la mer au lendemain de sa première nuit d’amour, celle de « Bright Star » se laisse renverser sur son lit par un souffle qui gonfle le rideau.

La Jane Campion 2009 est ligne claire, tendance téléfilm de luxe pour la BBC. Comment murmurer la beauté de la poésie aux blasés qui vont soupirer devant ses images trop apprêtées ? L’insurgée se crispe dans une pose littérale. On voudrait croire avec elle que nous sommes faits pour des sentiments plus grands que notre époque étriquée. Pauvres adultes empêtrés auxquels « Bright Star » renvoie (à nouveau) le miroir d’un regard d’enfant. Il faudrait que Lady Jane mette moins de mots dans ses images et davantage de sensations. Revenir à l’enfance de son art. Histoire de coller à la définition de la poésie donnée par Keats : « Plonger dans un lac. Pas pour revenir tout de suite sur la berge. Pas pour comprendre le lac. Mais pour s’abandonner à la sensation de l’eau ».

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Filmer à la sauvette pour déchirer les ténèbres

Jeudi, mai 14th, 2009

Deux films tournés sans l’autorisation des pouvoirs publics ont marqué la première journée du Festival de Cannes. Chacun à sa manière, «Les Chats persans» et «Nuits d’ivresse printanière» déchirent un voile de ténèbres.

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«LES CHATS PERSANS» La présence du film iranien à Cannes montre que les régimes répressifs savent desserrer le couvercle de la marmite quand ça bouillonne. (SP)

L’Iran veut la bombe? Il l’a déjà. C’est sa jeunesse, prête à exploser. Et c’est à sa rage de liberté que carbure «Les Chats persans», un film présenté en ouverture de la section «Un Certain regard». Ashkan et Negar ne demandent pas la lune. Ils veulent seulement faire de la musique, de l’«indie rock». Voyager aussi. Avoir un passeport, des visas. Autant demander à Ahmadinejad de raser sa barbe!

Mais l’espoir les anime. Des petits vieux trafiquent des documents de voyage. A condition d’y mettre le prix. Comptez cinq dollars pour entrer en Afghanistan, 50 000 pour un visa américain… «Service militaire accompli»? Pour 5000 dollars, ce sera tamponné aussi. Dans le sillage d’Ashkan et de Negar, le film nous entraîne dans les lieux de répétition secrets de la capitale iranienne: studios bricolés et insonorisés pour ne pas alerter les délateurs, ferme isolée où se joue du heavy metal devant des vaches médusées. «D’après l’islam, la musique est impure puisqu’elle provoque gaîté et joie», déclare le réalisateur du film, fiancé à la dissidente Roxana Saberi. «Entendre le chant d’une femme est considéré comme un péché car cela crée des émotions».

Tourné sans autorisations, souvent à moto, «Les Chats persans» donne à comprendre ce qui nourrit la frustration: les interdits et les sanctions (tellement délirantes que même les mollahs chargés de les infliger ne les appliquent pas!). Les images de Bahman Ghobadi sont souvent convenues, dans le genre «je-vais-vous-montrer-l’envers-du-décor-urbain». Mais la puissance des musiques exprime toute la révolte et la fierté identitaire d’une génération sacrifiée.

C’est à un autre underground que s’intéresse le Chinois Lou Ye dans «Nuits d’ivresse printanière»: celui des amours interdites. Une femme trompée fait suivre son ami pour connaître sa rivale. Stupeur: c’est un homme! Voilà un film qui séduit en évitant pourtant toute séduction. Tout se passe dans un univers de nuit et de pluie. Les personnages s’apparentent à des spectres sortis des ténèbres. Et dans ces images lavées de toute joliesse, la beauté la plus inexplicable surgit au moment où l’on s’y attend le moins. C’est un homme qui lit à son amour les pages d’un roman ancien dans les ténèbres. Un cargo lointain sous le déluge. Une chanson au karaoké. Lou Ye est arrivé à tirer le meilleur de sa petite caméra DV. Son printemps sans soleil fait fleurir l’idéal de l’art énoncé par Milan Kundera: suspendre, l’espace d’un instant, tout jugement moral. Ses personnages sont aussi les plus proches de notre époque, où l’on passe plus de temps à serrer son téléphone portable qu’à étreindre l’autre. /CHG

“Là-haut” : Cannes se met en relief avec une aventure gonflée

Jeudi, mai 14th, 2009

Boudé ou piraté par les jeunes générations, le cinéma s’offre une révolution technique pour tenter de ramener le public dans les salles. Test concluant, mercredi à Cannes, avec la projection en 3D réelle de « Là-haut ».

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« Les meilleurs talents travaillent pour les grands studios !», claironnait « Time » en janvier. Le magazine américain consacrait la supériorité de l’usine à rêves hollywoodienne sur les créateurs indépendants. Une affirmation qui ferait hurler, s’il n’y avait pas l’alliance Pixar-Disney pour lui donner du corps. Leur dernière production s’appelle « Là-haut . Elle rivalise avec les films d’animation en images de synthèse qui ont fait sa réputation, de « Toy Story » au « Monde de Nemo »…

Le vieux Carl s’arrache de la ville en accrochant un million de ballons colorés à sa bicoque. En plein ciel, il savoure son bonheur. Bientôt, il verra les « chutes du paradis » au Venezuela ! Un rêve maintes fois repoussé avec sa défunte épouse. Mais un boy scout s’est agrippé à son porche et va lui casser les bonbons.

Le film comporte des effets de relief prodigieux et des gags exquis (un inoubliable Doberman à voix de fausset). Comme dans le prologue de « Wall-E », Pixar atteint son sommet dans une séquence sans paroles de cinq minutes, qui résume toute la vie de couple de Carl. Quand le cinéma d’animation parvient à exprimer dans le même mouvement les soupirs de la vieillesse et la naïveté de l’enfance, il atteint à l’essentiel.

Reste que la 3D réelle doit franchir pas mal d’obstacles. Seules 2000 salles sont équipées aux Etats-Unis, 75 en France, 3 en Suisse romande (à Fribourg, Lausanne et Genève). Le prix d’achat des équipements est très élevé. Sans parler des lunettes en dur, qu’il faut prêter, nettoyer, recycler. A son avantage, cette technologie décourage les pirates. Filmée à la sauvette dans une salle, l’image reste floue. Parmi les prochaines productions en 3D, le « Tintin » de Spielberg promet beaucoup. Quant à « Là-haut », il sortira dans nos salles le 29 juillet. Le plus souvent sans l’effet de relief mais le charme devrait opérer…

Huit questions pour les champions

Mardi, mai 12th, 2009

Le Festival de Cannes s’ouvre aujourd’hui. Jusqu’au 24 mai, il livrera des réponses aux questions que soulève sa prometteuse sélection.

La 3D est-elle l’avenir du cinéma ?

On aura une indication dès le film d’ouverture. Le festival a renoncé aux machines commerciales (« Millenium », « Anges et démons ») pour regarder « Là-haut », à l’invitation des studios Disney. La légèreté et la fantaisie d’un film d’animation en relief, plutôt que la noirceur. Les festivaliers ronchonneront peut-être moins que d’habitude à la mise en bouche.

Tarantino est-il devenu adulte ?

Quinze ans après sa palme pour « Pulp Fiction », le sale gosse du cinéma américain présente « Inglourious Basterds », avec Brad Pitt. C’est le film le plus long des 20 en compétition (2h40). Après avoir longtemps repoussé l’échéance, Tarantino se frotte à l’Histoire avec un grand H. Décor : la France occupée de la Seconde Guerre mondiale. Quel goût laisseront les méchantes blagues et la violence des expéditions punitives annoncées ?

Johnny et Cantona sont-ils des acteurs ?  cantona_light

Le chanteur est la surprenante vedette de « Vengeance » : le réalisateur de Hong-Kong Johnny To lui a trouvé un air convaincant de tueur à gages repenti… Quant au footballeur (ci-dessus, à droite), l’Anglais Ken Loach lui confie le soin de redonner le moral à un postier dont il est l’idole (« Looking for Eric »).

Jane Campion et Francis Coppola vont-ils renaître ?

Ils furent la reine et le roi de la Croisette. Puis ils sont retournés dans l’anonymat. Coppola revient comme un jeune premier, à la Quinzaine des réalisateurs. « Tetro » serait son film le plus personnel : il parle de la difficulté à exister en tant qu’artiste, dans une famille qui compte déjà un génie… La réalisatrice de « La Leçon de piano » met en scène une passion romantique dans « Bright Star », centré sur le poète John Keats.

Qu’est-il arrivé aux cocus de l’Histoire ?

Connaissez-vous Ida Daser ? Nous non plus ! C’est pourtant elle qui donna un Benito junior à Mussolini (du temps où il se disait socialiste). Marco Bellocchio retrace ses combats dans « Vincere ». Elia Suleiman, lui, plonge dans ses souvenirs pour raconter le destin des israéliens arabes.

Un film d’horreur peut-il repartir avec la palme ?

Lars von Trier assure être allé au plus profond de ses peurs pour nous en ramener « Antichrist ». Park Chan-Wook imagine carrément un curé vampire dans « Thirst, ceci est mon sang… ».

Les petits deviennent-ils grands ?

Le défi sera posé à des cinéastes français estimés, mais pas encore au panthéon : Jacques Audiard (« Un prophète »), Xavier Giannoli (« A l’origine »), Gaspard Noé (« Soudain, le vide »). Le Chinois Lou Ye, le Philippin Mendoza, les réalisatrices Andrea Arnold et Isabel Coixet ont aussi des promesses à tenir.

Les grands mourront-ils palmés ?

Ils l’ont frôlée et ils pensent bien la tenir cette fois : Alain Resnais (86 ans, pour « Les Herbes folles »), Pedro Almodovar (« Etreintes brisées »), Michael Haneke (« Le Ruban blanc »), Ang Lee (« Taking Woodstock ») et Tsaï Ming-liang (« Visages »).  Quelle affiche !

Isabelle Huppert présidera un jury à dominante féminine

Vendredi, mai 8th, 2009

Les actrices auront la majorité dans le jury du Festival de Cannes 2009. Elles seront cinq sur les neuf élus engagés du 13 au 24 mai. Aux côtés de Shu Qi, Sharmila Tagore, Asia Argento et Robin Wright Penn, la présidente Isabelle Huppert donne le ton des tempéraments : indépendance farouche ! Portrait de la première dame de Cannes.

 

Pomme ! C’est son drôle de nom d’apprentie coiffeuse, dans le film qui la projette au premier plan sur la Croisette en 1977  (« La Dentellière », du Suisse Claude Goretta). Le public la découvre timide et renfermée, entraînée par un étudiant dans un malentendu amoureux. Cette fille a une enveloppe de porcelaine et des yeux ouverts sur un gouffre. L’année suivante, le mystère Huppert s’épaissit. Sous la caméra de Claude Chabrol, elle est « Violette Nozière ». Une folle de fait divers des années 30. Une dingue capable d’empoisonner ses parents pour briser un mur d’ennui et commencer la fête. Premier prix d’interprétation à Cannes.huppert

 

Les réalisateurs du monde entier s’arrachent Isabelle. En 1980, on la retrouve dans trois films en compétition au festival : « Loulou », de Maurice Pialat, « Sauve qui peut (la vie) » de Jean-Luc Godard, et « Les Héritières » de Marta Meszaros. L’Américain Michael Cimino en tombe amoureux. Il atomise jusqu’au délire le plan de tournage de « La Porte du paradis ». Voyage au bout de l’enfer commercial : le studio des Artistes associés disparaît. Mais Cannes est aux pieds d’Isabelle : on la fait revenir d’un tournage en Afrique pour la séance de gala. Au fil des ans, elle accompagnera 25 films au festival.

 

Cette année, elle préside. Un choix qui sonne comme une évidence. Combien sont-elles, ces comédiennes qui imposent leur présence dans la durée ? « Elle sait choisir ses rôles pour ne pas se répéter et se recréer à chaque fois », commente le producteur Marin Karmitz dans « Le Journal du dimanche ». Directeur de la Cinémathèque française, Serge Toubiana complète : « Dans la vie, elle a tendance à disparaître en attendant de revenir dans la lumière ». Mère de trois enfants, Isabelle Huppert est mariée au réalisateur et producteur Ronald Chammah. Elle laisse la Une de « Gala » et « Voici » à celles qui en ont besoin pour exister. Reproche aussi aux journalistes de ne pas prendre la peine de « bien faire parler les actrices ».

 

Elle préfère la proximité avec le public des théâtres, à Vidy, Londres ou Avignon. C’est là qu’une comédienne capte au mieux l’effet de son jeu sur les cœurs et les esprits. Qu’elle cultive sa part de mystère, entre don total de soi et distance nécessaire. L’actrice admirée aurait pu ne prêter son talent qu’aux grands. Elle a souvent pris les sentiers, accordant sa confiance à des réalisatrices suisses débutantes : Patricia Moraz (« Les Indiens sont encore loin », 1977), Ursula Meier (« Home », en 2008).

 

La prochaine Palme d’or ? Les myopes au regard perçant misent sur « Le Ruban blanc » de Michael Haneke. Parce que le réalisateur autrichien a lancé Isabelle Huppert vers son deuxième Prix d’interprétation avec « La Pianiste » en 2001. Ce serait oublier deux choses. Primo, le président à lui seul ne peut pas imposer son favori. Secundo, un jury est un organisme vivant, tiraillé entre des sensibilités inconciliables. Jaloux de ses prérogatives, il adore déjouer les pronostics. « Cannes, c’est la porte ouverte à toutes les nouvelles idées du monde », a dit  Isabelle Huppert en acceptant son poste. Le nom qui sortira de l’enveloppe sera à son image : imprévisible.