
« Ne commence jamais une bagarre ! Finis-la toujours ! », conseille Angelina Jolie à son fils dans « L’échange ». Clint Eastwood applique à fond ce principe dans son dernier film. La bagarre qui le motive, c’est le triomphe de la vérité. Et si bagarre il y a, c’est que la vérité est malmenée par des forces qui dépassent le pouvoir d’intervention de l’individu.
« L’échange » s’inspire de faits authentiques. A Los Angeles, en 1928, Christine Collins (Angelina Jolie) élève seule son fils Walter. L’enfant disparaît et sa raison de vivre avec. Quelques mois plus tard, la police convie la presse à d’émouvantes retrouvailles. Problème : le gosse qu’on pousse dans les bras de Madame Collins n’est pas le sien. Elle proteste. « Vous essayez d’échapper à vos devoirs de mère et d’obliger l’Etat à prendre en charge votre fils. Vous n’êtes qu’une idiote ! », lui lance le capitaine Jones, qui la fait interner chez les dingues. La police n’a pas de temps à perdre avec des mioches égarés, à l’heure de la prohibition.
L’indignation des justes et les bons sentiments pourraient empoisonner un tel film. Pas avec Clint Eastwood aux commandes. Il rend palpable la détresse individuelle de Christine Collins. Mais il démonte surtout la mécanique de l’injustice en lui donnant un écho universel. A l’ère du cynisme et du renoncement civique, Eastwood met en avant l’importance de contre-pouvoirs pour réguler un système corrompu.
« La police de Los Angeles s’est trouvée confrontée à de tels scandales tous les 20 ans environ », observait le réalisateur, hier matin à Cannes « Le cas de Christine Collins a peut-être été négligé parce qu’il s’agissait d’une mère célibataire. Mais avec l’aide d’un pasteur presbytérien, elle a trouvé un allié tenace pour obtenir des réponses. Un tel déni de justice serait sans doute possible aujourd’hui. Surtout dans des sociétés où les gens ne peuvent pas s’exprimer. Pour que les choses bougent, il faut que s’élève une voix dominante. Il doit y avoir un révolté (« mad as hell ») qui hausse le ton et tient bon. L’histoire de Christine Collins permet une formidable étude des comportements humains. Pensez : une simple femme qui tient tête aux autorités d’une ville pareille… »
En tant que maman (elle attend encore des jumeaux pour la fin du mois), Angelina Jolie s’est coulée facilement dans le rôle : « J’ai bien sûr tenté d’imaginer ma douleur et ma frustration si un drame pareil m’arrivait. Quelques mois avant le tournage, j’ai perdu ma propre mère. Et j’ai souvent pensé à elle, une femme passive à bien des égards, mais qui devenait une lionne quand il s’agissait de protéger ses enfants ». Clint Eastwood ? « Avec lui, chaque membre de l’équipe se sent respecté. Il a la classe et encourage chacun à donner le meilleur de lui-même. Ce que j’ai apprécié, c’est que nous réglions très rapidement les scènes les plus émotionnelles. Parfois, les réalisateurs ne savent pas vraiment ce qu’ils veulent et on passe la journée à pleurer. Ici, c’était très concentré, très précis. »
A la question de savoir si sa notoriété pourrait faire obstacle à un prix d’interprétation, Angelina Jolie a eu une réponse élégante : « Si ce prix doit permettre à une actrice moins connue de booster sa carrière, c’est génial… ». Quant à savoir si « L’échange » repartira avec la Palme d’or, Clint Eastwwod a rappelé son expérience de président du jury en 1994. Sans le nommer, il a révélé que le film primé (« Pulp Fiction ») était « un bon film », mais pas son favori d’alors : « Sur une douzaine de personnes, chacun vient avec ses priorités. Ensuite émerge un choix collectif. On verra bien… »