Le “Che” de Steven Soderbergh
Trois ans après “Carnets de voyage”, la figure d’Ernesto Che Guevara a fait sa réapparition en compétition à Cannes. Présenté mercredi soir en deux parties (totalisant 4h28 de projection), “Che” de Steven Soderbergh a suscité une attente intriguée. Soderbergh a fait une entrée fulgurante dans le cinéma en remportant à moins de 30 ans la Palme d’or pour son premier film “sexe, mensonges et vidéo” (1989). Il a ensuite alterné des projets personnels, parfois expérimentaux, avec des films à grand spectacle (la série “Ocean’s Eleven” et ses suites). “Che” peut difficilement passer pour un projet “intimiste” de Soderbergh, puisque son budget, d’abord établi à 30 millions de dollars, a fini par culminer à 70 millions. Parlé de surcroît en espagnol, cela en fait un film extrêmement risqué, qui joue une bonne partie de sa carrière sur la Croisette.
Le projet doit beaucoup à l’investissement personnel de l’acteur Benicio del Toro, qui a produit le film et qui joue le rôle de Che Guevara. Autant le dire tout de suite : il est saisissant de véracité. L’acteur qui joue Fidel Castro (Demian Bichir) est tout aussi crédible, tant il a intégré la manière très particulière de s’exprimer du révolutionnaire cubain.
Cinquante ans après la victoire des guérilleros dans la Sierra Maestra cubaine, quelle position allait adopter un réalisateur américain face à l’une des icônes du XXème siècle ? Allait-il la renforcer ou la craqueler ? Dans un contexte toujours marqué par la lutte contre le terrorisme, Soderbergh ne pouvait se permettre de louvoyer. Dépourvue de générique, la copie vue mercredi à Cannes est sans doute susceptible d’être retravaillée. D’après les distributeurs, le film devrait sortir en deux parties, en octobre et novembre 2008.
La première partie situe de manière didactique et explicite le contexte pré-révolutionnaire cubain. L’équipée des maquisards de la Sierra Maestra est mise en écho avec l’intervention que fait Guevara devant les Nations Unies et l’interview donnée à une journaliste américaine. La seconde partie suit la tentative hasardeuse d’étendre la révolution en Bolivie. Tentative qui se solda par la capture et l’exécution sommaire de Guevara en octobre 1967.
“Je suis fasciné par les défis techniques qu’entraîne la mise en application d’une vison politique de grande envergure”, déclare Steven Soderbergh. Et c’est en effet à la logistique révolutionnaire que le cinéaste consacre l’essentiel de son attention, bien avant l’idéologie. Cela rend le film assez captivant dans sa première partie (en dépit d’une mise en place laborieuse, avec des allers-retours saccadés entre les époques). Une scène piquante voit Guevara remercier le sénateur McCarthy pour l’invasion manquée de la Baie des Cochons : “Rien de tel pour solidariser le peuple avec la révolution!”
La seconde partie est tournée en numérique haute définition dans un style assez différent, plus linéaire. Elle illustre étape par étape la déliquescence d’une guérilla mal préparée, coupée de la population et sans alliés. On ne peut s’empêcher de penser pendant toute cette partie au beau documentaire du Suisse Richard Dindo “Ernesto Che Guevara : le journal de Bolivie”. Car là où Soderbergh s’essouffle à mettre en scène des escarmouches et des fusillades qui n’ont pas grande signification, le film de Dindo donnait à entendre le commentaire que faisait Guevara de son équipée. Prenant le parti d’épouser la cause de l’affamé de justice sociale, il en exprimait tout autant les espoirs que les doutes ou les sentiments. Et ses images trahissaient l’exigence toujours actuelle d’améliorer la condition des habitants miséreux de La Higuera.
Soderbergh se montre suffisamment rigoureux avec les faits pour rendre son film honnête de bout en bout. Mais à trop coller à ses maquisards, à trop soigner une image numérique qui magnifie jusqu’à l’hallucination chaque brin d’herbe, il se montre terriblement timoré dans sa position citoyenne.


