Archives pour la catégorie ‘Articles’

“Entre les murs”, de Laurent Cantet

Samedi, mai 24th, 2008

La confrontation d’un prof avec ses élèves d’un collège difficile est au cœur d’ « Entre les murs ». La troisième contribution française dans la compétition cannoise est un superbe lieu pour comprendre les enjeux de l’école d’aujourd’hui. Un film stimulant et sincère.

« Non, Rabah, l’argenterie, ce ne sont pas les gens qui habitent en Argentine ! » Début d’année dans un collège parisien. Les élèves ont 13-15 ans. La plupart viennent du Mali, de la Chine, des Antilles ou d’Afrique du Nord. Et forcément, beaucoup de mots leur échappent quand il faut analyser des textes. Si le prof de français les encourage à écrire leur autoportrait, ils rechignent. « Pourquoi ? Parce que votre vie n’est pas intéressante ? », s’étonne François.

« Entre les murs » montre en plans serrés ce que donne cette confrontation quotidienne avec des adolescents pas toujours motivés. Il se nourrit des énergies qui circulent dans la classe : l’énergie nécessaire pour se faire respecter, l’énergie mise à tenir tête au prof, les sensibilités à fleur de peau et les affirmations identitaires mal contrôlées.

« De plus en plus de gens parlent de « sanctuariser » l’école », dit le réalisateur Laurent Cantet (« Ressources humaines », L’Emploi du temps »). « Je voulais au contraire la montrer comme une caisse de résonance, un lieu traversé par les turbulences du monde, un microcosme où se jouent très concrètement les questions d’égalité et d’inégalité des chances, de travail et de pouvoir, d’intégration sociale et d’exclusion ».

Le film doit beaucoup à l’expérience personnelle de celui qui incarne François, le prof de français. Avant d’être adapté au cinéma, « Entre les murs » était d’abord un livre, la chronique d’une année scolaire, au ras des expériences quotidiennes (Folio, 2007). De celles-ci, le film retient l’élan d’un enseignant qui a compris qu’un élève et fait pour…« s’élever », justement. Un homme patient qui ne baisse pas les bras face aux insolences et à l’inertie. Un homme qui porte très haut les vertus de la confrontation verbale. Car François doit toujours reformuler ce qui sort de manière brute.

Les élèves qui jouent dans ce film à forte teneur documentaire ont tous participé pendant un an à des ateliers libres de théâtre : 25 sur 50 ont tenu toute l’année. « On est loin de ce qu’on entend si souvent à propos des castings d’adolescents. « On a rencontré 3000 gamins et on a trouvé la pépite ». Mais non : des pépites, il y en a un peu partout », témoigne François Bégaudeau. Sans verser pour autant dans l’angélisme. « L’école crée sans cesse des situations géniales ; mais on sait bien qu’en même temps elle est, au final, discriminante, inégalitaire… »

Ce film qui sortira en octobre est passionnant tant il traduit la complexité de l’école. Il donne à repenser les recettes toutes faites sur la discipline, la motivation, le respect de la parole d’autrui. Rien de tel pour les mettre à  l’épreuve que de se caler entre les murs de la classe.

“La frontière de l’aube”, de Philippe Garrel

Samedi, mai 24th, 2008

 

Philippe Garrel est un artiste qui « chante dans son arbre » (comme disait Cocteau). Entendez qu’il installe un dispositif aussitôt reconnaissable, par son esthétique et par ses obsessions. Dans un noir et blanc violemment contrasté, ce film fertile en gros plans raconte le tiraillement d’un photographe pour une star suicidée (qui veut l’entraîner dans l’au-delà) et une femme amoureuse qui veut lui donner un enfant. Le visage des femmes est pour Garrel un paysage infini, qu’il ne cessera jamais d’explorer. Sur le fil du rasoir entre poignant et ridicule, le film doit son salut au fait qu’il est habité. L’art est pour Garrel un rempart contre le suicide et il le pratique avec la fièvre de ceux qui se méfient du bonheur bourgeois. Réplique emblématique : « C’est bien avoir un enfant. C’est comme sauter de la fenêtre, mais du bon côté ».

“Adoration” : la terreur de l’infiltration islamiste

Samedi, mai 24th, 2008

Des films post 11 septembre, « Adoration » est probablement le plus sophistiqué et le plus intelligent : au terme d’une compétition marquée par beaucoup de films moyens, le dernier long métrage du Canadien Atom Egoyan (à gauche sur la photo) pourrait bien figurer au palmarès du 61ème Festival de Cannes.

Simon est un adolescent d’aujourd’hui. Il chatte sur Internet avec plusieurs interlocuteurs simultanés, en vidéo. Sauf que Simon raconte de drôles de trucs : sa mère se serait fait pincer un jour dans un aéroport alors qu’elle était enceinte de lui. Dans son sac, une bombe placée à son insu. Le père de Simon serait donc un terroriste sans cœur, capable de liquider froidement sa femme et son fils. Et Simon un miraculé. Cette histoire embrase les forums. D’autres personnes veulent témoigner qu’elles aussi reviennent des morts. Etre victime, voilà l’un des meilleurs moyens d’exister dans l’espace social  et médiatique ! « Nous avons poussé le statut de victime au stade où il nous rend aveugle à la souffrance des autres », proteste une internaute, au milieu d’un flot de réactions épidermiques.

Le problème, c’est que Simon a tout inventé : cette histoire n’est que le prétexte d’un exercice théâtral dans lequel l’a poussé sa prof (Arsinée Khandjian, plus troublante que jamais). Et Simon s’est pris au jeu car le doute subsiste sur son propre père : a-t-il tué délibérément sa mère sur la route quelques années plus tôt, en se jetant contre un camion ?

Comme la vérité, chaque film d’Atom Egoyan est un puzzle à l’issue incertaine. Le réalisateur assemble délicatement les pièces pour faire émerger le sens de ce qui paraît au départ totalement confus. Egoyan est un Canadien d’origine arménienne, né au Caire. Il s’est intéressé depuis toujours à la quête identitaire, au métissage des hommes comme à celui des images. Elle prend ici un tour passionnant, tant la figure du père se dérobe. Qu’évoque un Moyen-oriental dans l’Amérique du Nord aujourd’hui ? Le cheval de Troie ! La menace d’un virus islamique dont certains pensent contenir la propagation à coup de certitudes culturelles tranchées ! Et de quel secours peuvent être les images captées par les bidules électroniques dans la construction de soi ? A rien, tant elles véhiculent surtout des balivernes. A la fin du film, Simon brûle son Nokia. Egoyan a trouvé la distance nécessaire pour faire ressentir ce péril de l’infiltration qui hante les sociétés occidentales. Et ce repos des morts qui plonge les vivants dans une inquiétude que rien n’apaise. C’est son meilleur film depuis « De beaux lendemains ».

“Surveillance”, de Jennifer Lynch

Mercredi, mai 21st, 2008

La fille de David Lynch a présenté son deuxième film en séance de minuit, hors concours, mercredi à Cannes. Le sanglant « Surveillance » trahit une double difficulté : celles des femmes à trouver place en sélection et, pour les enfants de célébrités, d’échapper à l’ombre écrasante de leurs aînés.

 « Un pur divertissement ! » C’est ainsi que Jennifer Lynch (40 ans) définit « Surveillance ». Mais comment pourrait-on considérer comme un simple divertissement un film qui se place résolument sous le parrainage de son père David (producteur exécutif et auteur d’une des chansons du film) et d’Akira Kurosawa (dont il emprunte la structure de « Rashomon ») ? « Surveillance » se situe dans une province proche du Canada, aux étendues infinies. Un lieu presque désert où un meurtre brutal a été commis. Deux agents du FBI (Bill Pullman et Julia Ormond) viennent enquêter. Ils sont accueillis par les flics locaux, pris entre excitation et jalousie.

Jennifer Lynch installe un dispositif efficace : trois interrogatoires de témoins sont tenus de manière simultanée dans trois pièces différentes. Devant des moniteurs de contrôle, un des enquêteurs observe ces entretiens à l’écart. Deux des témoins ont leur part d’ombre : ils dissimulent les fait les plus embarrassants pour eux. Mais le film nous montre par flashes-back le déroulement effectif de la calamiteuse journée précédente. Seule une fillette de huit ans témoigne avec aplomb, bien qu’elle ait été confrontée au pire du pire.

La réalisatrice sait créer une tension idéale dans la convaincante première partie du film. Elle se régale à mettre en scène les mauvaises blagues de flics désoeuvrés (ils tirent dans les pneus des automobilistes pour aller les verbaliser ensuite et faire durer le petit manège du duo « bon flic-mauvais flic »). Mais plus il avance, plus le film peine à se dégager de l’ambiance « Twin Peaks » et du traditionnel pessimisme lynchien (le Mal absolu, sous la banalité quotidienne). Saturé d’hémoglobine et de perversité, le final donne l’impression que Jennifer Lynch n’a pas trouvé sa voie personnelle, autrement que dans une surenchère douteuse.

“La Femme sans tête”, de Lucrecia Martel

Mercredi, mai 21st, 2008

L’Argentine Lucrecia Martel installe un réel malaise dans « La Femme sans tête » (en compétition). Sur une route déserte de campagne, le long d’un canal à sec, une femme heurte violemment un passant. Moment saisissant filmé du point de vue de la conductrice. Moment de stupeur et de frayeur. Après avoir repris ses esprits, la conductrice repart sans se soucier de la victime. Il lui faudra plusieurs jours avant d’avouer la vérité : « J’ai tué quelqu’un sur la route ». Mais curieusement, personne autour d’elle ne semble prendre cela au sérieux. La police n’a signalé aucune victime. L’obstruction du canal lors d’un orage ne paraît pas liée à la présence d’un cadavre. Y a-t-il une conspiration des hommes autour de Véro ? Possible (ils sont médecins, avec une réputation à maintenir).

Comme dans « La Cienaga » et « La Niña Santa », Lucrecia sait créer ce sentiment d’étrangeté absolue, de détachement au monde de personnages décalés. Mais s’il est porté par un talent certain (mise en scène, ambiance sonore), le film déçoit, tant il paraît ne jamais commencer. Il donne surtout l’impression que cette unique contribution féminine en compétition aurait dû céder sa place à un film beaucoup plus réussi : « Home » de la Franco-Suisse Ursula Meier !

“L’échange”, de Clint Eastwood

Mercredi, mai 21st, 2008

« Ne commence jamais une bagarre ! Finis-la toujours ! », conseille Angelina Jolie à son fils dans « L’échange ». Clint Eastwood applique à fond ce principe dans son dernier film. La bagarre qui le motive, c’est le triomphe de la vérité. Et si bagarre il y a, c’est que la vérité est malmenée par des forces qui dépassent le pouvoir d’intervention de l’individu.

« L’échange » s’inspire de faits authentiques. A Los Angeles, en 1928, Christine Collins (Angelina Jolie) élève seule son fils Walter. L’enfant disparaît et sa raison de vivre avec. Quelques mois plus tard, la police convie la presse à d’émouvantes retrouvailles. Problème : le gosse qu’on pousse dans les bras de Madame Collins n’est pas le sien. Elle proteste. « Vous essayez d’échapper à vos devoirs de mère et d’obliger l’Etat à prendre en charge votre fils. Vous n’êtes qu’une idiote ! », lui lance le capitaine Jones, qui la fait interner chez les dingues. La police n’a pas de temps à perdre avec des mioches égarés, à l’heure de la prohibition.

 

L’indignation des justes et les bons sentiments pourraient empoisonner un tel film. Pas avec Clint Eastwood aux commandes. Il rend palpable la détresse individuelle de Christine Collins. Mais il démonte surtout la mécanique de l’injustice en lui donnant un écho universel. A l’ère du cynisme et du renoncement civique, Eastwood met en avant l’importance de contre-pouvoirs pour réguler un système corrompu.

 

« La police de Los Angeles s’est trouvée confrontée à de tels scandales tous les 20 ans environ », observait le réalisateur, hier matin à Cannes « Le cas de Christine Collins a peut-être été négligé parce qu’il s’agissait d’une mère célibataire. Mais avec l’aide d’un pasteur presbytérien, elle a trouvé un allié tenace pour obtenir des réponses. Un tel déni de justice serait sans doute possible aujourd’hui. Surtout dans des sociétés où les gens ne peuvent pas s’exprimer. Pour que les choses bougent, il faut que s’élève une voix dominante. Il doit y avoir un révolté (« mad as hell ») qui hausse le ton et tient bon. L’histoire de Christine Collins permet une formidable étude des comportements humains. Pensez : une simple femme qui tient tête aux autorités d’une ville pareille… »

 

En tant que maman (elle attend encore des jumeaux pour la fin du mois), Angelina Jolie s’est coulée facilement dans le rôle : « J’ai bien sûr tenté d’imaginer ma douleur et ma frustration si un drame pareil m’arrivait. Quelques mois avant le tournage, j’ai perdu ma propre mère. Et j’ai souvent pensé à elle, une femme passive à bien des égards, mais qui devenait une lionne quand il s’agissait de protéger ses enfants ». Clint Eastwood ? « Avec lui, chaque membre de l’équipe se sent respecté. Il a la classe et encourage chacun à donner le meilleur de lui-même. Ce que j’ai apprécié, c’est que nous réglions très rapidement les scènes les plus émotionnelles. Parfois, les réalisateurs ne savent pas vraiment ce qu’ils veulent et on passe la journée à pleurer. Ici, c’était très concentré, très précis. »

 

A la question de savoir si sa notoriété pourrait faire obstacle à un prix d’interprétation, Angelina Jolie a eu une réponse élégante : « Si ce prix doit permettre à une actrice moins connue de booster sa carrière, c’est génial… ». Quant à savoir si « L’échange » repartira avec la Palme d’or, Clint Eastwwod a rappelé son expérience de président du jury en 1994. Sans le nommer, il a révélé que le film primé (« Pulp Fiction ») était « un bon film », mais pas son favori d’alors : « Sur une douzaine de personnes, chacun vient avec ses priorités. Ensuite émerge un choix collectif. On verra bien… »

“Home” et “Le Silence de Lorna”

Mardi, mai 20th, 2008

Bousculade à l’entrée et accueil chaleureux au final : le film suisse présenté au Festival de Cannes a brillamment réussi son examen de passage dimanche soir, à la Semaine de la critique. Quant aux frères Dardenne, ils ont confirmé leur maîtrise de la direction d’acteurs dans « Le Silence de Lorna ».

 

On ne le savait pas, mais la Belgique a annexé la Suisse romande. C’est en tout cas ce que donnent à penser d’immenses affiches vantant le cinéma belge dans les allées du marché du film. Entre autres photos, on y voit Isabelle Huppert dans « Home », d’Ursula Meier. Un comble pour une production franco-suisse, réalisée par une franco-suisse, avec un financement belge minoritaire !

 

Le film se moque du reste de revendiquer une quelconque attache territoriale. Il se situe dans un nulle part imaginaire, à la fois étrange et familier. Une maisonnette abrite une famille, en lisière d’une autoroute en construction. Pas un véhicule de chantier à l’horizon, mais des champs à perte de vue. C’est l’été. La fille aînée prend le soleil à l’écart. Elle fume comme un pompier en écoutant du hardcore et les Young Gods. Le fils fait du vélo sur les quatre voies désertes. Le coin n’a rien de paradisiaque, mais le bonheur de la famille est manifeste. Pas de voisins, pas d’obligations stressantes – on finira la piscine quand on la finira -, l’insouciance de jeux bruyants et complices…

C’est la radio qui annonce la menace : l’autoroute va être prochainement ouverte. Quelques travaux de finition plus tard, ça y est. Les véhicules déferlent. La famille garde sa bonne humeur, mais les gestes les plus simples deviennent très compliqués. Pour lutter contre le boucan, papa isole et mure sa maison, au risque de faire suffoquer tout le monde. Entre l’asphyxie suicidaire et l’évasion, il va falloir choisir.

Le film d’Ursula Meier est une vraie réussite qui fonctionne à deux niveaux : dans la proximité immédiate qu’il fait ressentir avec les comédiens ; mais aussi dans sa puissance symbolique (le brouhaha médiatique, ramené aux communiqués débilitants de radio-autoroute). Isabelle Huppert et Olivier Gourmet incarnent des parents crédibles sans être de néo-hippies allumés. Avec sa réflexion sur le « chez soi » (« Home » !) et les conditions du bonheur, cette fable moderne est assez finaude pour ne jamais livrer de recettes simplistes.

Le Silence de Lorna

Il est peu probable que « Le Silence de Lorna » vaille aux frères Dardenne une troisième Palme d’or (après « Rosetta » et « L’Enfant »). Leur questionnement n’a pas changé : comment cheminer vers plus d’humanité dans notre inhumaine modernité ?. Il est cette fois question d’une jeune femme albanaise qui épouse un junkie pour mieux devenir belge et voguer plus loin. Les Dardenne ont pris pour centre ce qui régule l’ensemble des rapports actuels : la circulation de l’argent. A force de répétitions avec les acteurs (un mois et demi), ils ont décrassé les comportements, pour enregistrer les gestes qui disent la vérité des êtres (Lorna, servant de l’eau à son junkie comme à un chien). Ils ont su capter la dignité du type au fond du trou qui ne veut pas tomber plus bas. Des lois sur l’immigration, les Dardenne disent lucidement qu’ils les souhaiteraient plus humaines : « Il faut aller au-delà des régularisations au cas par cas. On devrait prendre en compte le regroupement familial, la scolarisation des enfants. Mais il ne faut pas être naïfs non plus. Beaucoup de gens attendent ici de pouvoir profiter de cette main-d’œuvre bon marché ».

Indiana Jones fouette notre désir de comprendre les mondes enfouis

Lundi, mai 19th, 2008

C’est par des cris de joie jaillis du balcon que s’est ouvert le rideau hier après-midi à Cannes. Le festival projetait hors concours le film le plus attendu de l’année : « Indiana Jones et le royaume du crâne de cristal ».

Dix-neuf ans se sont écoulés depuis « Indiana Jones et la dernière croisade ». Le temps qui passe a renforcé l’aura de l’archéologue le plus cool de la planète cinéma. Ses fans sont impatients de le retrouver. Leurs enfants n’ont jamais vu ses exploits qu’en DVD. Ressusciter un tel personnage revêt un formidable enjeu commercial (voir le plan médias mis en place depuis des mois). Mais cela comporte aussi des risques, tant le cinéma et ses codes ont évolué depuis 1981, date de l’apparition des « Aventuriers de l’arche perdue ».

 

La bonne idée du nouveau film est d’avoir fait vieillir Indiana Jones d’exactement 19 ans. Nous l’avions quitté en 1938, dans un monde qui n’avait pas encore connu la Shoah et le feu nucléaire. On retrouve l’aventurier au milieu des années cinquante. Démarrage fulgurant dans un désert voué aux essais des armes les plus effrayantes. C’est la meilleure partie du film : celle qui fera connaître aux adolescents d’aujourd’hui ce qui a marqué la guerre froide : l’espionnage, la chasse aux sorcières communistes, la mobilisation contre les armes atomiques, l’affrontement des deux blocs et la hantise de revivre Hiroshima.

 

Aux adolescents de 2008, Indiana Jones apparaîtra peut-être comme le professeur rêvé d’avant Internet : celui qui résout les énigmes par simples associations d’idées et vous fait visiter le train fantôme; celui qui donne envie d’amasser comme lui une prodigieuse culture dans le seul disque dur de son cerveau. Voilà du reste la conclusion du film : s’il y a quelque chose à amasser, c’est bien du savoir.

 

Du savoir-faire, Spielberg n’en manque pas : quand le scénario s’ensable un peu, il s’arrange pour que ce soient des sables mouvants. Dans le plus spectaculaire effort pour lier l’ancien cinéma d’aventure et le nouveau monde des jeux vidéo, une formidable poursuite en jeeps se double d’un duel à l’épée digne d’ « Ivanhoé ». « Le Royaume du crâne de cristal » est placé sous forte influence de George Lucas. Du coup, le charme des premiers films se dissipe dès que des prouesses numériques envahissent le champ de la psychologie. En conférence de presse, Spielberg a du reste reconnu sa réticence à faire tourner ses comédiens sur de simples fonds bleus.

 

Parmi les acteurs, l’impeccable Harrison Ford a bien besoin de son sourire et de son sens de l’ironie pour supporter le come-back de Karen Allen (sa partenaire des « Aventuriers… »). Face à lui, Shia LaBeouf paraît encore un peu fade pour coiffer un jour le chapeau d’Indy. En revanche, Cate Blanchett excelle en dominatrice russe. Quand le lien semble rompu entre les civilisations et que le professeur Jones manque de réponses, Spielberg regarde une fois encore du côté des étoiles. Comme s’il s’y nichait le mystère ultime qui ne se laisse pas inventer en images de synthèse: l’espace entre les espaces.

Un “Conte de Noël” vertigineux

Samedi, mai 17th, 2008

Des acteurs étincelants, une analyse étourdissante de la famille, une mise en scène en état de grâce : le « Conte de Noël » d’Arnaud Desplechin impressionne 2h30 durant. Le film sort mercredi sur les écrans romands.

 Elle a une saloperie. Une maladie qui pourrait la tuer. Junon (Catherine Deneuve) n’en mène pas large. A quelques jours de Noël, il faut tester tous les membres de la tribu : il se pourrait que l’un d’entre eux puisse fournir une greffe de moelle osseuse providentielle. L’histoire se répète : Junon a déjà donné naissance à un fils qui est mort en bas âge, faute de donneur compatible. A l’époque, les parents avaient conçu un nouveau fils dans l’espoir de sauver le premier. En vain. Henri est devenu le « mauvais » frère, celui qui n’a rien pu faire pour son aîné.

 

Longtemps après ce drame, la maisonnée accueille tous les rescapés : Elisabeth et son ado fragile ; Henri et sa nouvelle conquête ; Ivan, Sylvia et leurs gamins ; le cousin peintre. Et aussi Rosaimée, la « bonne amie » de la grand-mère. Ca en fait du monde, ça donne le tournis. Mais le premier miracle de ce film touffu, c’est de ne jamais nous laisser perdre le fil.

Vous croyez avoir vu cent fois ce genre de film choral ? Détrompez-vous ! Desplechin n’a pas seulement le génie du dialogue. Il va droit au cœur du cœur de ce qui touche chacun d’entre nous : la reconnaissance émue, les rancunes mal digérées, les renoncements amoureux inavouables, les aveux impossibles (ne pas aimer l’un de ses propres enfants), les secrets qui tuent à petit feu.

Calquant son montage sur les libertés folles du jazz, « Un Conte de Noël » est un film allègre et profond. Joyeux et mélancolique. Il faudrait citer chacun des acteurs, amené au sommet de ses capacités : Mathieu Amalric, jamais vu aussi fou qu’ici. Il est le frère banni qui crache aux autres leurs quatre vérités. Le paria qui a l’occasion de racheter des années de mépris s’il consent à donner un peu de sa moelle à celle qui l’a ouvertement détesté. Avec lui, c’est un Noël très vert. Il faut citer Anne Consigny, la sœur triste qui se croit joyeuse et qui colle le bourdon à son fils ; Chiara Mastroianni, qui découvre que son mariage a été joué aux dés ; Jean-Paul Roussillon, le patriarche affectueux qui sait que « nous resterons toujours des étrangers à nous-mêmes » ; Catherine Deneuve, experte en vacheries raffinées.

« Un fils nous est donné », chantent les chrétiens la nuit de Noël. Le film d’Arnaud Desplechin creuse toutes les interprétations possibles d’une telle profession de foi. On sait que le réalisateur admire plus que tout « Fanny et Alexandre » d’Ingmar Bergman. « Un Conte de Noël » est son « Fanny et Alexandre ». Un film où il réussit tout ce qu’il entreprend : mixer toutes les générations, avec leurs joies et leurs peurs, Charlie Mingus et l’électro, Mozart et la musique indienne, Bergman et Shakespeare, la Nouvelle Vague et Scorsese. Un fils nous est donné… Pour le meilleur et pour le pire. Longtemps après sa naissance parfois. Et la nuit scintille.

Les Trois singes

Vendredi, mai 16th, 2008

Très attendu en compétition, le Turc Nuri Bilge Ceylan n’a pas déçu avec « Les Trois singes ». Le réalisateur a délavé les couleurs de chaque plan. Des taches d’ombre et du gris parsèment les images les plus solaires. Cette esthétique soignée s’accorde avec l’enjeu du film : les petits arrangements des protagonistes avec la vérité.

Une nuit, un politicien renverse un piéton. Paniqué par la proximité des élections, il encourage son chauffeur à faire de la prison à sa place. Il promet en échange de continuer de verser son salaire à sa famille. Le chauffeur accepte, mais le candidat est battu aux élections et la machine se dérègle : le fils roupille au lieu de préparer le concours d’entrée à l’Université; la femme du chauffeur entame une liaison secrète avec le politicien.

Le réalisateur des « Climats » traque cet espace mental troublant où chacun pressent le mensonge des autres et travaille à sa propre falsification de la vérité. Parsemé de moments de magie dignes de Tarkovski (la réapparition d’un enfant mort noyé), le film est aussi cinglant avec une certaine réalité turque (un mari gifle sa femme pendant que résonne l’appel à la prière). /chg