Le palmarès 2008

Dimanche 25 mai 2008

Palme d’or : « Entre les murs », de Laurent Cantet.

Grand prix : « Gomorra », de Matteo Garrone. 

Prix spécial du 61ème anniversaire (ex-aequo) : Catherine Deneuve pour « Un Conte de Noël » et Clint Eastwood pour « L’échange ».

Prix de la mise en scène : « Les Trois singes », de Nuri Bilge Ceylan.

Prix du scénario : « Le Silence de Lorna », de Luc et Jean-Pierre Dardenne.

Prix du jury : « Il Divo », de Paolo Sorrentino.

Prix d’interprétation masculine : Benicio del Toro, pour « Che », de Steven Soderbergh.

Prix d’interprétation féminine : Sandra Corveloni, pour « Linha de passe », de Walter Salles.

Palme du court métrage : « Mégatron », de Marian Crisan

Caméra d’or (meilleur premier film) : « Hunger », Steve McQueen.

Mention spéciale : « Ils mourront tous sauf moi », de Valeria Gaï Guermanika

Prix du jury œcuménique : « Adoration », d’Atom Egoyan.

Prix Fipresci (presse) : « Delta », de Kornel Mundruczo

Prix « Un Certain regard » et Prix de l’Education nationale : « Tulpan », de Sergeï Dvortsevoy  

“Adoration”, prix du jury oecuménique

Samedi 24 mai 2008

Le jury oecuménique a attribué samedi son prix au film “Adoration”, du Canadien Atom Egoyan. Explications de ce choix avec le président du jury, René Aucourt.

“Je ne dirais pas que c’est un choix qui s’est naturellement imposé. Il y avait plusieurs films que nous avons beaucoup aimés. Ils correspondaient à nos critères (un bon film, capable de rejoindre les préoccupations humaines et de rassembler les hommes, tout en témoignant des valeurs de l’Evangile). Mais celui d’Egoyan est celui qui nous a fait le plus discuter. C’est une histoire d’aujourd’hui qui nous aide à penser. On y met en évidence Internet, sans en faire le personnage principal. Il y a dans ce film un mélange de symboles traditionnels (comme la crèche chrétienne et le voile islamique) qui sont en train de bouger, de prendre un autre sens. Une culture nouvelle est en train de se créer dans une société qui reste marquée par la peur de l’autre. Ce film invite à inventer un nouveau moyen de vivre ensemble. A la fin, un objet symbolique rassemble une famille nouvelle. Lors de la conférence de presse, le réalisateur a rappelé que les symboles existent dans nos sociétés mais ils ne fonctionnent plus car ils ne sont plus reliés, reliés au sens.”

Prix Fipresci (presse cinématographique internationale) :

“Delta”, du Hongrois Kornel Mundruczo (pour les films en compétition)

“Hunger”, du Britannique Steve McQueen (pour la section ”Un Certain regard”

“Eldorardo”, du Belge Bouli Lanners (pour la Quinzaine des réalisateurs)

 

“My Magic”, d’Eric Khoo

Samedi 24 mai 2008

Le résumé : A Singapour, Francis élève seul son fils. C’est un homme déchu, alcoolique, obèse. Immigré du sud de l’Inde, il a perdu sa femme et délaissé ses trucs de fakir. Ces trucs qui lui avait permis de tourner dans plusieurs pays d’Asie. Pour regagner un peu de crédit aux yeux de son fils, et de quoi boire, il se produit dans une boîte minable tenue par des Chinois. Francis se perce les bras et la langue avec des aiguilles, marche sur du verre pilé, mange des ampoules. Quand il réclame sa part des recettes du spectacle, on le corrige durement et on le laisse pour mort. Il est temps pour Francis de révéler un lourd secret à son enfant.

Notre avis : Chacun des films d’Eric Khoo est une variation sur la question suivante : comment peut-on vivre à Singapour ? Comment peut-on vivre sur ce territoire ultra-policé, grand comme un confetti, dans cette ville sans charme où prospèrent quelques-uns et ou végètent beaucoup ? L’unité nationale est improbable, car la plupart des habitants ont une histoire différente. Ils proviennent d’horizons variés et ont souvent abandonné les leurs. Eric Khoo voit plutôt Singapour comme une addition de solitudes, où s’expriment crûment les rapports de force. Un de ses premiers courts métrages s’appelait “Pain” (”Souffrance”) et relatait la double vie d’un policier amateur de sévices masochistes. Le traitement que subit Francis dans “My Magic” évoque davantage la torture que la magie. C’est comme si ce corps devait absorber et endurer toutes les humiliations que subissent les immigrés, à la merci de la majorité chinoise. Francis et son fils viennent en effet du sud de l’Inde, de la province du Tamil Nadu. Ils appartiennent à cette internationale des déclassés qui trouvent à Singapour à la fois de quoi survivre et de quoi regretter amèrement la vie d’antant. Plus sombre que dans “Be With Me”, son précédent long métrage, Eric Khoo dit avoir réalisé son film le plus personnel. On y voit, un peu effarés, comment un corps résiste aux agressions. Avec un minimum d’effets, le réalisateur parvient à rendre sensible la détresse sociale des perdants et la rudesse d’une ville-Etat qui place toujours la peine de mort au sommet de son arsenal répressif.

La première image du film : Au comptoir d’un bar, le fakir déchu à queue de cheval réclame un autre whisky, premier d’une douzaine de “refills”.

La réplique : “Ta mère n’est pas rentrée en Inde. Elle a été piégée par des gens peu recommandables dans un trafic de drogue. Elle a été pendue.” 

“Rendez-vous à Palerme”, de Wim Wenders

Samedi 24 mai 2008

Le résumé : Finn est un photographe très demandé. Il explore toutes les ressources de la palette digitale pour modifier les photos qu’il réalise et qu’on lui commande. Tel un démiurge qui peut impunément mettre le ciel d’une ville sur les immeubles d’une autre ville. Invité à photographier la grossesse rayonnante de Milla Jovovich, il joue les prolongations à Palerme. C’est alors qu’il fait deux rencontres troublantes : celle d’une jeune femme italienne qui restaure une fresque et un personnage fantômatique qui ressemble à la Mort du “Septième sceau” de Bergman.

Notre avis : Pour tous ceux dont la cinéphilie a été alimentée par les grands films de Wenders (”Au fil du temps”, “Alice dans les villes” et même “Les Ailes du désir”), il est triste de constater que le réalisateur allemand est devenu aussi gauche et prévisible. L’intention derrière les plans que filme Wenders saute immédiatement aux yeux. Et cela ne s’arrange pas avec les dialogues grotesques du photographe avec la Mort dans la deuxième partie. Si de tels échanges étaient concevables au moment où Bergman les avait imaginés (fin des années quarante), ils sont aujourd’hui embarrassants et hors de propos. La profusion de nos prothèses technologiques nous grise au point d’écarter la mort du champ de notre conscience, professe lourdement Wenders. Pour s’en apercevoir, il faut se mettre en retrait du monde et réapprendre à le regarder. S’il a souvent trouvé un supplément d’âme dans des villes inconnues (Lisbonne par exemple), Wenders le cherche en vain ici, ramenant à peine quelques jolis plans touristiques.

Le premier plan du film : La caméra glisse sur des squelettes vêtus de guenilles, sur les murs de catacombes.

La réplique : La Mort : “J’en ai marre de jouer au Méchant”.

“Entre les murs”, de Laurent Cantet

Samedi 24 mai 2008

La confrontation d’un prof avec ses élèves d’un collège difficile est au cœur d’ « Entre les murs ». La troisième contribution française dans la compétition cannoise est un superbe lieu pour comprendre les enjeux de l’école d’aujourd’hui. Un film stimulant et sincère.

« Non, Rabah, l’argenterie, ce ne sont pas les gens qui habitent en Argentine ! » Début d’année dans un collège parisien. Les élèves ont 13-15 ans. La plupart viennent du Mali, de la Chine, des Antilles ou d’Afrique du Nord. Et forcément, beaucoup de mots leur échappent quand il faut analyser des textes. Si le prof de français les encourage à écrire leur autoportrait, ils rechignent. « Pourquoi ? Parce que votre vie n’est pas intéressante ? », s’étonne François.

« Entre les murs » montre en plans serrés ce que donne cette confrontation quotidienne avec des adolescents pas toujours motivés. Il se nourrit des énergies qui circulent dans la classe : l’énergie nécessaire pour se faire respecter, l’énergie mise à tenir tête au prof, les sensibilités à fleur de peau et les affirmations identitaires mal contrôlées.

« De plus en plus de gens parlent de « sanctuariser » l’école », dit le réalisateur Laurent Cantet (« Ressources humaines », L’Emploi du temps »). « Je voulais au contraire la montrer comme une caisse de résonance, un lieu traversé par les turbulences du monde, un microcosme où se jouent très concrètement les questions d’égalité et d’inégalité des chances, de travail et de pouvoir, d’intégration sociale et d’exclusion ».

Le film doit beaucoup à l’expérience personnelle de celui qui incarne François, le prof de français. Avant d’être adapté au cinéma, « Entre les murs » était d’abord un livre, la chronique d’une année scolaire, au ras des expériences quotidiennes (Folio, 2007). De celles-ci, le film retient l’élan d’un enseignant qui a compris qu’un élève et fait pour…« s’élever », justement. Un homme patient qui ne baisse pas les bras face aux insolences et à l’inertie. Un homme qui porte très haut les vertus de la confrontation verbale. Car François doit toujours reformuler ce qui sort de manière brute.

Les élèves qui jouent dans ce film à forte teneur documentaire ont tous participé pendant un an à des ateliers libres de théâtre : 25 sur 50 ont tenu toute l’année. « On est loin de ce qu’on entend si souvent à propos des castings d’adolescents. « On a rencontré 3000 gamins et on a trouvé la pépite ». Mais non : des pépites, il y en a un peu partout », témoigne François Bégaudeau. Sans verser pour autant dans l’angélisme. « L’école crée sans cesse des situations géniales ; mais on sait bien qu’en même temps elle est, au final, discriminante, inégalitaire… »

Ce film qui sortira en octobre est passionnant tant il traduit la complexité de l’école. Il donne à repenser les recettes toutes faites sur la discipline, la motivation, le respect de la parole d’autrui. Rien de tel pour les mettre à  l’épreuve que de se caler entre les murs de la classe.

“Synecdoche, New York”, de Charlie Kaufmann

Samedi 24 mai 2008

Le résumé : Caden Cotard (Philip Seymour Hoffmann) est un homme de théâtre morose. Largué par sa femme qui lui préfère une autre femme, privé de sa fillette Olive, il entreprend de monter une pièce de théâtre qui serait l’oeuvre d’art ultime. Un spectacle qui synthétiserait tout le mystère de l’existence. Atteint dans sa santé, mais doté d’une bourse généreuse, Caden fait reconstruire New York dans un hangar géant. Il s’entoure d’une équipe qui répète des années durant une pièce qui ne voit jamais le jour.

Notre avis : Il y avait de quoi attendre avec curiosité le premier film réalisé par le scénariste Charlie Kaufmann (”Dans la peau de John Malkovich”, “Eternal Sunshine of the Spotless Mind”). ”Synecdoche, New York” démarre comme une comédie dépressive grinçante. Elle reflète l’angoisse de ceux qui voient arriver l’automne de leur vie sans avoir exprimé leur potentiel réel. Mais le film s’avère rapidement exténuant tant il s’épuise à multiplier les niveaux de réalité et l’exploration consternée de la stérilité artistique. La dégradation politique qui filtre du monde extérieur ne donne pas un surcroît de profondeur crédible à cette entreprise qui tourne autour d’un personnage geignard, dans lequel il est difficile de projeter nos propres impuissances.

Le premier plan du film : Un radio-réveil se déclenche à 7h45 précises. Sur les ondes de la radio, un animateur livre quelques considérations sur l’automne, qu’une prof de littérature invitée renforce par quelques vers de Rilke lus en version originale allemande.

La réplique : “Je crois que j’ai trouvé un titre pour ma pièce : “Maladies infectieuses du bétail”.

“Il Divo”, de Paolo Sorrentino

Samedi 24 mai 2008

Le résumé : Giulio Andreotti est un phénomène de la politique italienne. Membre de la Démocratie chrétienne, il a été sept fois président du Conseil (chef du gouvernement). Le film essaie de saisir quelques facettes de ce personnage à l’intelligence diabolique et à l’ironie acide, qui a échappé à toutes les condamnations pénales, en dépit des accusations les plus graves.

Notre avis : Puisant aux répliques empoisonnées de son personnage, le film de fiction de Sorrentino est souvent décapant. Il se cantonne aux lieux emblématiques du pouvoir, sous les ors et les marbres, bien à l’écart du pays réel. On y découvre un Andreotti absorbé par une unique obsession : sa survie politique. Froid et distant avec sa cour (photo), sans illusions ni affects, l’homme semble à peine regretter le fait de n’avoir pas su empêcher l’assassinat d’Aldo Moro par les Brigades rouges. Toutes les accusations (comme celle d’avoir dirigé la loge P2 ou d’avoir ordonné le meurtre d’un journaliste) lui glissent sur le corps comme sur les plumes d’un canard. Cultivant la discrétion et sa position de retrait, il incarne en ce sens un politicien à l’ancienne, loin des gesticulations de ses successeurs qui sont dans la représentation permanente. Une confrère italienne nous a confié que le directeur du journal “La Repubblica” portera sans doute plainte contre le film, qui insinue qu’Andreotti lui doit sa survie.

La première image du film : Zoom avant sur un point lumineux dans le noir total. On découvre le visage d’Andreotti qui relève la tête, roi soleil piqué d’aiguilles pour les besoins d’un traitement chinois.

La réplique : “Quand De Gasperi et Andreotti allaient à la messe, De Gasperi parlait à Dieu et Andreotti aux prêtres. Les prêtres votent, Dieu non”.

“La frontière de l’aube”, de Philippe Garrel

Samedi 24 mai 2008

 

Philippe Garrel est un artiste qui « chante dans son arbre » (comme disait Cocteau). Entendez qu’il installe un dispositif aussitôt reconnaissable, par son esthétique et par ses obsessions. Dans un noir et blanc violemment contrasté, ce film fertile en gros plans raconte le tiraillement d’un photographe pour une star suicidée (qui veut l’entraîner dans l’au-delà) et une femme amoureuse qui veut lui donner un enfant. Le visage des femmes est pour Garrel un paysage infini, qu’il ne cessera jamais d’explorer. Sur le fil du rasoir entre poignant et ridicule, le film doit son salut au fait qu’il est habité. L’art est pour Garrel un rempart contre le suicide et il le pratique avec la fièvre de ceux qui se méfient du bonheur bourgeois. Réplique emblématique : « C’est bien avoir un enfant. C’est comme sauter de la fenêtre, mais du bon côté ».

“Adoration” : la terreur de l’infiltration islamiste

Samedi 24 mai 2008

Des films post 11 septembre, « Adoration » est probablement le plus sophistiqué et le plus intelligent : au terme d’une compétition marquée par beaucoup de films moyens, le dernier long métrage du Canadien Atom Egoyan (à gauche sur la photo) pourrait bien figurer au palmarès du 61ème Festival de Cannes.

Simon est un adolescent d’aujourd’hui. Il chatte sur Internet avec plusieurs interlocuteurs simultanés, en vidéo. Sauf que Simon raconte de drôles de trucs : sa mère se serait fait pincer un jour dans un aéroport alors qu’elle était enceinte de lui. Dans son sac, une bombe placée à son insu. Le père de Simon serait donc un terroriste sans cœur, capable de liquider froidement sa femme et son fils. Et Simon un miraculé. Cette histoire embrase les forums. D’autres personnes veulent témoigner qu’elles aussi reviennent des morts. Etre victime, voilà l’un des meilleurs moyens d’exister dans l’espace social  et médiatique ! « Nous avons poussé le statut de victime au stade où il nous rend aveugle à la souffrance des autres », proteste une internaute, au milieu d’un flot de réactions épidermiques.

Le problème, c’est que Simon a tout inventé : cette histoire n’est que le prétexte d’un exercice théâtral dans lequel l’a poussé sa prof (Arsinée Khandjian, plus troublante que jamais). Et Simon s’est pris au jeu car le doute subsiste sur son propre père : a-t-il tué délibérément sa mère sur la route quelques années plus tôt, en se jetant contre un camion ?

Comme la vérité, chaque film d’Atom Egoyan est un puzzle à l’issue incertaine. Le réalisateur assemble délicatement les pièces pour faire émerger le sens de ce qui paraît au départ totalement confus. Egoyan est un Canadien d’origine arménienne, né au Caire. Il s’est intéressé depuis toujours à la quête identitaire, au métissage des hommes comme à celui des images. Elle prend ici un tour passionnant, tant la figure du père se dérobe. Qu’évoque un Moyen-oriental dans l’Amérique du Nord aujourd’hui ? Le cheval de Troie ! La menace d’un virus islamique dont certains pensent contenir la propagation à coup de certitudes culturelles tranchées ! Et de quel secours peuvent être les images captées par les bidules électroniques dans la construction de soi ? A rien, tant elles véhiculent surtout des balivernes. A la fin du film, Simon brûle son Nokia. Egoyan a trouvé la distance nécessaire pour faire ressentir ce péril de l’infiltration qui hante les sociétés occidentales. Et ce repos des morts qui plonge les vivants dans une inquiétude que rien n’apaise. C’est son meilleur film depuis « De beaux lendemains ».

Le “Che” de Steven Soderbergh

Jeudi 22 mai 2008

Trois ans après “Carnets de voyage”, la figure d’Ernesto Che Guevara a fait sa réapparition en compétition à Cannes. Présenté mercredi soir en deux parties (totalisant 4h28 de projection), “Che” de Steven Soderbergh a suscité une attente intriguée. Soderbergh a fait une entrée fulgurante dans le cinéma en remportant à moins de 30 ans la Palme d’or pour son premier film “sexe, mensonges et vidéo” (1989). Il a ensuite alterné des projets personnels, parfois expérimentaux, avec des films à grand spectacle (la série “Ocean’s Eleven” et ses suites). “Che” peut difficilement passer pour un projet “intimiste” de Soderbergh, puisque son budget, d’abord établi à 30 millions de dollars, a fini par culminer à 70 millions. Parlé de surcroît en espagnol, cela en fait un film extrêmement risqué, qui joue une bonne partie de sa carrière sur la Croisette.

Le projet doit beaucoup à l’investissement personnel de l’acteur Benicio del Toro, qui a produit le film et qui joue le rôle de Che Guevara. Autant le dire tout de suite : il est saisissant de véracité. L’acteur qui joue Fidel Castro (Demian Bichir) est tout aussi crédible, tant il a intégré la manière très particulière de s’exprimer du révolutionnaire cubain.

Cinquante ans après la victoire des guérilleros dans la Sierra Maestra cubaine, quelle position allait adopter un réalisateur américain face à l’une des icônes du XXème siècle ? Allait-il la renforcer ou la craqueler ? Dans un contexte toujours marqué par la lutte contre le terrorisme, Soderbergh ne pouvait se permettre de louvoyer. Dépourvue de générique, la copie vue mercredi à Cannes est sans doute susceptible d’être retravaillée. D’après les distributeurs, le film devrait sortir en deux parties, en octobre et novembre 2008.

La première partie situe de manière didactique et explicite le contexte pré-révolutionnaire cubain.  L’équipée des maquisards de la Sierra Maestra est mise en écho avec l’intervention que fait Guevara devant les Nations Unies et l’interview donnée à une journaliste américaine. La seconde partie suit la tentative hasardeuse d’étendre la révolution en Bolivie. Tentative qui se solda par la capture et l’exécution sommaire de Guevara en octobre 1967.

“Je suis fasciné par les défis techniques qu’entraîne la mise en application d’une vison politique de grande envergure”, déclare Steven Soderbergh. Et c’est en effet à la logistique révolutionnaire que le cinéaste consacre l’essentiel de son attention, bien avant l’idéologie. Cela rend le film assez captivant dans sa première partie (en dépit d’une mise en place laborieuse, avec des allers-retours saccadés entre les époques). Une scène piquante voit Guevara remercier le sénateur McCarthy pour l’invasion manquée de la Baie des Cochons : “Rien de tel pour solidariser le peuple avec la révolution!”

La seconde partie est tournée en numérique haute définition dans un style assez différent, plus linéaire. Elle illustre étape par étape la déliquescence d’une guérilla mal préparée, coupée de la population et sans alliés. On ne peut s’empêcher de penser pendant toute cette partie au beau documentaire du Suisse Richard Dindo “Ernesto Che Guevara : le journal de Bolivie”. Car là où Soderbergh s’essouffle à mettre en scène des escarmouches et des fusillades qui n’ont pas grande signification, le film de Dindo donnait à entendre le commentaire que faisait Guevara de son équipée. Prenant le parti d’épouser la cause de l’affamé de justice sociale, il en exprimait tout autant les espoirs que les doutes ou les sentiments. Et ses images trahissaient l’exigence toujours actuelle d’améliorer la condition des habitants miséreux de La Higuera.

Soderbergh se montre suffisamment rigoureux avec les faits pour rendre son film honnête de bout en bout. Mais à trop coller à ses maquisards, à trop soigner une image numérique qui magnifie jusqu’à l’hallucination chaque brin d’herbe, il se montre terriblement timoré dans sa position citoyenne.